Un élève m'a joué un jour Do, Fa, Sol, Do. Trois accords, la base de mille chansons. Et sa main droite faisait des bonds de kangourou sur le clavier, chaque accord en état fondamental, comme dans le manuel. Ça sonnait juste. Ça sonnait aussi comme un chœur qui change de place à chaque mesure. Il lui manquait une seule notion : les renversements d'accords au piano. Renverser un accord, c'est garder les mêmes notes et changer celle qui se trouve en bas. Do-Mi-Sol devient Mi-Sol-Do ou Sol-Do-Mi. Même accord, même nom, autre couleur, et surtout une main qui ne bouge presque plus.
On présente souvent les renversements comme un chapitre de solfège à cocher. Erreur. C'est l'outil qui transforme une suite d'accords plaqués en musique liée. Voici comment les construire, comment les nommer, comment choisir le bon à l'oreille, et quatre exercices pour les avoir sous les doigts dans la semaine.
Qu'est-ce qu'un renversement d'accord au piano ?
Prenez une triade en état fondamental : la fondamentale en bas, puis la tierce, puis la quinte. Do-Mi-Sol. Montez le Do d'une octave : vous obtenez Mi-Sol-Do, le premier renversement. La tierce est à la basse. Recommencez avec le Mi : Sol-Do-Mi, le deuxième renversement, avec la quinte à la basse. Montez encore le Sol et vous retombez sur Do-Mi-Sol, une octave plus haut. Une triade a donc deux renversements, et la règle générale est simple : un accord de n notes a n moins 1 renversements.
Deux façons de les écrire coexistent, et il faut lire les deux. Les musiciens pop et jazz utilisent l'accord slash : C/E signifie « Do majeur avec Mi à la basse », donc premier renversement, et C/G le deuxième. Le classique utilise le chiffrage de basse continue : un premier renversement de triade s'appelle accord de sixte (chiffré 6) et le deuxième accord de quarte et sixte (chiffré 6/4), d'après les intervalles formés au-dessus de la basse. La page Wikipédia sur le renversement en musique détaille cette nomenclature si vous préparez un examen de conservatoire.
Point capital : la fonction de l'accord ne change pas. C/E reste un accord de tonique en Do majeur. Ce qui change, c'est sa stabilité perçue et la ligne de basse qu'il dessine.
Comment renverser un accord de septième ?
Quatre notes, donc trois renversements. Avec Cmaj7 (Do-Mi-Sol-Si), on obtient :
| Position | Notes (de bas en haut) | Slash | Chiffrage classique |
|---|---|---|---|
| État fondamental | Do, Mi, Sol, Si | Cmaj7 | 7 |
| Premier renversement | Mi, Sol, Si, Do | Cmaj7/E | 6/5 |
| Deuxième renversement | Sol, Si, Do, Mi | Cmaj7/G | 4/3 |
| Troisième renversement | Si, Do, Mi, Sol | Cmaj7/B | 2 |
Le troisième renversement est le plus piquant : la septième à la basse frotte d'un demi-ton contre la fondamentale juste au-dessus. Sur un accord de septième de dominante (G7/F), cette septième à la basse a une envie irrésistible de descendre d'un degré, vers le Mi de C/E. C'est un enchaînement que Bach utilise sans arrêt dans ses chorals, et qu'on retrouve tel quel dans les ballades pop.
Pourquoi les renversements rendent les enchaînements plus fluides ?
Revenons à Do, Fa, Sol, Do. Tout en état fondamental, la main droite saute d'une quarte vers Fa-La-Do, puis d'un ton vers Sol-Si-Ré, puis redescend d'une quinte. Trois déplacements de la main entière. Maintenant, la version avec renversements :
| Accord | Voix grave | Voix médiane | Voix aiguë |
|---|---|---|---|
| C | Do | Mi | Sol |
| F/C | Do | Fa | La |
| G/B | Si | Ré | Sol |
| C | Do | Mi | Sol |
Lisez chaque colonne de haut en bas. La voix grave fait Do, Do, Si, Do : une broderie d'un demi-ton. La voix aiguë fait Sol, La, Sol, Sol. Aucune voix ne bouge de plus d'une tierce mineure, la plupart avancent d'un demi-ton ou d'un ton, et le Do commun entre C et F/C reste tout simplement en place. La main ne quitte plus sa position. C'est exactement le principe du voice leading : garder les notes communes, déplacer les autres au plus court.
Mon avis, et je l'assume : apprendre les accords uniquement en état fondamental pendant des mois est la pire habitude que transmettent les méthodes pour débutants. On fabrique des pianistes qui connaissent leurs accords mais ne savent pas les enchaîner. Les renversements devraient arriver dès la troisième semaine, en même temps que les accords eux-mêmes.
Quel renversement choisir, et comment l'entendre ?
Chaque position a un caractère. L'état fondamental sonne posé, définitif, c'est l'accord de fin de morceau. Le premier renversement est plus léger, il a l'air de vouloir aller quelque part : idéal au milieu d'une phrase. Le deuxième renversement est le plus instable. En classique, il apparaît surtout dans la fameuse quarte et sixte de cadence (C/G avant G7 puis C), où il sonne comme une suspension qui retient la résolution.
Le deuxième critère, c'est la ligne de basse. Avec C, G/B puis Am, la basse descend Do, Si, La alors que l'harmonie reste parfaitement classique. Des milliers de ballades reposent sur ce genre de basse qui glisse note à note, et c'est le renversement qui la rend possible sans changer un seul accord de la grille.
Le troisième critère est souvent oublié : la note du dessus. Dans un enchaînement main droite seule, la note la plus aiguë est celle que l'oreille suit comme une mélodie. Choisir un renversement, c'est donc aussi choisir sa mélodie intérieure. Les pianistes de jazz raisonnent constamment comme ça. Les deux formes de voicings que Bill Evans a popularisées sur Dm9, Fa-La-Do-Mi et Do-Mi-Fa-La, ne sont rien d'autre que deux renversements du même groupe de quatre notes. On les alterne pour que la main reste au centre du clavier tout au long d'un ii-V-I, comme on le détaille dans l'article sur les voicings rootless.
Quatre exercices pour maîtriser les renversements cette semaine
1. L'escalier. Jouez Do majeur en état fondamental, puis premier renversement, puis deuxième, puis état fondamental à l'octave. Montez sur deux octaves et redescendez, en nommant la note de basse à voix haute. Faites-le dans les douze tonalités sur une semaine, deux par jour. Le fait de dire la basse à voix haute paraît idiot. Ça marche.
2. Le plus court chemin. Prenez deux accords, par exemple Am et Dm. Partez d'Am dans une position quelconque, et cherchez le renversement de Dm le plus proche, celui qui garde la note commune (le La) et bouge le moins possible. Puis l'inverse. Recommencez avec un autre point de départ.
3. La grille liée. Prenez une grille que vous connaissez par cœur, Let It Be, Autumn Leaves ou un simple I-vi-IV-V, et jouez-la main droite sans jamais déplacer la main de plus d'une tierce entre deux accords. Interdit de tricher : si vous sautez, cherchez un autre renversement.
4. La mélodie du dessus. Rejouez la même grille en choisissant cette fois les renversements pour que la note aiguë dessine une ligne qui monte, puis une ligne qui descend. Vous venez de faire votre premier arrangement.
Comment HarmoniKeys aide à travailler les renversements
Trouver le bon renversement à la main, accord par accord, prend du temps au début, et c'est normal. HarmoniKeys fait ce calcul pour vous sur une grille entière : l'app propose le voice leading optimal d'une progression, avec chaque accord en position serrée et dans le renversement qui limite les déplacements. Pour chaque passage, l'app indique combien de notes et combien de doigts restent communs d'un accord au suivant, et affiche les doigtés main gauche et main droite. Le son de piano, le mode boucle et le métronome réglable de 40 à 200 BPM servent ensuite à répéter la grille jusqu'à ce que les mains la connaissent. Les grilles preset couvrent les enchaînements courants, et vous pouvez partager les vôtres par QR code avec un élève ou un partenaire.
Pratiquer les renversements au clavier
Téléchargez HarmoniKeys pour pratiquer ces concepts au piano : choisissez une grille, regardez les renversements proposés, puis jouez-la en boucle en ralentissant le métronome.
Ouvrir HarmoniKeysUne fois les renversements installés, la suite logique est d'écarter les voix de l'accord pour gagner de l'air. C'est le terrain des voicings drop 2, qui ne sont qu'un renversement dont on a descendu une note d'une octave. Tout se tient. Et la question qui vaut la peine d'être creusée ensuite : sur une grille donnée, combien de lignes mélodiques différentes pouvez-vous cacher dans la voix du dessus ?