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Position fermée ou position ouverte au piano : comment choisir ?

Faites le test. Jouez un Cmaj7 en position fermée : Do, Mi, Sol, Si, les quatre notes serrées sous la main droite. Maintenant gardez le Mi et le Si où ils sont, mais descendez le Do et le Sol d'une octave, à la main gauche. Mêmes quatre notes. Même accord. Et pourtant le deuxième sonne deux fois plus grand, plus profond, plus « disque ». C'est toute la question de la position ouverte au piano : pas quelles notes on joue, mais où on les met.

Cmaj7 en position fermée puis en position ouverte Deux empilements de notes. À gauche, position fermée : Do, Mi, Sol, Si regroupés dans une octave. À droite, position ouverte : Do et Sol descendus d'une octave, l'accord s'étale sur presque deux octaves. Position fermée Position ouverte Si4 (7e) Sol4 (5te) Mi4 (3ce) Do4 (fond.) Tout tient dans une octave : compact, dense, une seule main Si4 (7e) Mi4 (3ce) Sol3 (5te) Do3 (fond.) Presque deux octaves : large, aéré, deux mains
Le même Cmaj7, serré dans une octave puis étalé sur deux. Quatre notes identiques, deux sonorités radicalement différentes.

Qu'est-ce qu'une position fermée au piano ?

Un accord est en position fermée (on dit aussi position serrée, ou close position en anglais) quand toutes ses notes tiennent dans une octave, empilées au plus près les unes des autres. C'est la forme que tout le monde apprend en premier : la triade Do-Mi-Sol, l'accord de septième Do-Mi-Sol-Si. Fondamentale en bas, tierces empilées au-dessus, rien qui dépasse.

Et c'est une excellente chose. La position fermée est la carte d'identité de l'accord : elle se joue d'une main, elle se transpose facilement, elle permet de visualiser instantanément les renversements. Quand vous travaillez une nouvelle progression, commencez toujours par elle.

Elle a aussi ses lettres de noblesse. Les block chords de George Shearing reposent entièrement sur des positions fermées : quatre voix serrées sous la mélodie, doublée à l'octave par la main gauche. Ce son compact, presque orchestral, a défini le piano des années 1950. La position fermée n'est pas une étape de débutant, c'est une couleur.

Son point faible est physique. Descendez un Do majeur serré vers la gauche du clavier, en dessous du Do2 environ, et l'accord devient boueux. Les fréquences graves sont trop proches les unes des autres : les tierces se brouillent, tout se transforme en grondement. Les arrangeurs appellent ça les limites d'intervalles graves. Dans le bas du piano, on veut des octaves et des quintes, pas des tierces serrées.

Pourquoi la position ouverte sonne-t-elle plus grand ?

Un accord est en position ouverte dès que son ambitus dépasse l'octave : au moins une voix a quitté l'empilement serré pour créer de l'espace. Notre Cmaj7 du début (Do2-Sol2 à gauche, Mi4-Si4 à droite) s'étale sur plus de deux octaves. Chaque note respire.

La raison est acoustique autant qu'harmonique. En écartant les voix, on imite la répartition naturelle des harmoniques : intervalles larges dans le grave, intervalles serrés dans l'aigu. C'est exactement ainsi qu'un orchestre est voicé, et c'est pour ça qu'un accord ouvert au piano sonne « arrangé » même joué seul.

L'exemple le plus célèbre du jazz est l'accord « So What » de Bill Evans, sur le premier morceau de Kind of Blue (1959) : trois quartes justes surmontées d'une tierce majeure, Mi-La-Ré-Sol-Si pour répondre en Ré mineur. Cinq notes étalées sur plus d'une octave, aucune tierce empilée. Ce voicing ouvert et quartal est devenu un vocabulaire à part entière du piano moderne.

Autre référence : écoutez la main gauche de Brad Mehldau en trio. Des écarts de dixième, des accords éclatés entre les deux mains, une mélodie qui flotte au-dessus d'un grave aéré. Rien de tout cela n'est jouable en position fermée.

Position fermée ou ouverte : comment choisir selon le contexte ?

Il n'y a pas de position « meilleure ». Il y a un contexte. Quatre critères tranchent presque tous les cas :

CritèrePlutôt ferméePlutôt ouverte
RegistreAu-dessus du Do3Dès qu'on descend dans le grave
FormationAvec bassiste (voicings sans fondamentale)Piano solo (le grave est à vous)
Densité voulueSon compact, percussif, block chordsSon large, orchestral, ballades
MélodieMélodie médium, accompagnement discretMélodie aiguë à détacher de l'harmonie

Le critère « formation » mérite une précision. En groupe, le bassiste occupe le registre grave : jouer des accords ouverts avec fondamentale reviendrait à marcher sur ses plates-bandes. C'est exactement le problème que résolvent les voicings rootless : des positions plutôt serrées, dans le médium, sans fondamentale. À l'inverse, en piano solo, personne ne tient le grave à votre place. Ouvrez.

Un piège classique : croire que la position ouverte est toujours plus sophistiquée. Faux. Une ballade jouée uniquement en accords éclatés finit par sonner vide, sans assise rythmique. Les pianistes qui groovent (Wynton Kelly, Red Garland) passent leur temps en positions serrées dans le médium. L'ouverture est une couleur qu'on dose, pas un niveau qu'on atteint.

Comment ouvrir un accord fermé ? L'exercice du drop 2

La méthode la plus directe pour passer de fermé à ouvert s'appelle le drop 2 : on prend la position fermée et on descend la deuxième voix en partant du haut d'une octave.

Sur Cmaj7 fermé (Do-Mi-Sol-Si de bas en haut), la deuxième voix en partant du haut est le Sol. Descendez-le d'une octave : Sol-Do-Mi-Si. L'accord dépasse maintenant l'octave, il est ouvert, et il tombe naturellement sous deux mains (Sol à gauche, Do-Mi-Si à droite) ou sous une grande main droite.

Exercice de la semaine : prenez la progression Dm7, G7, Cmaj7. Jouez-la trois fois : d'abord tout en positions fermées, puis tout en drop 2, puis en alternant (ii et V fermés, I en drop 2). Écoutez ce que l'ouverture du dernier accord fait à la résolution. C'est le même principe qu'une conduite des voix propre : le geste minimal au bon moment.

Le drop 2 n'est que la porte d'entrée. Il existe aussi le drop 3 (troisième voix en partant du haut), le drop 2+4, et toutes les combinaisons d'éclatement entre les mains. Nous avons consacré un article entier aux voicings drop 2 au piano avec les doigtés et les cycles de travail.

Un détail qui change tout : quand vous ouvrez un accord, surveillez la conduite des voix. Ouvrir chaque accord indépendamment donne des sauts énormes entre deux positions. Ouvrez plutôt la progression entière, en gardant chaque voix sur sa trajectoire. C'est là que la position ouverte cesse d'être un truc d'arrangeur et devient de la musique.

Trois voicings ouverts à voler aux grands pianistes

Pour finir, trois structures ouvertes à tester ce soir, telles quelles :

  1. Le « So What » de Bill Evans : main gauche Mi-La, main droite Ré-Sol-Si. Déplacez toute la structure d'un ton entier vers le bas et remontez : c'est la réponse du thème de So What. Fonctionne sur n'importe quel accord mineur 7.
  2. La quinte grave + triade supérieure : main gauche Do-Sol, main droite triade de Sol majeur (Sol-Si-Ré). Résultat : Cmaj9 immense, le son ballade par excellence. Herbie Hancock en fait un usage constant sur Maiden Voyage.
  3. La dixième à la Mehldau : main gauche Do-Mi (une octave plus une tierce), main droite Si-Ré-Sol. Si votre main gauche n'attrape pas la dixième, arpégez-la rapidement. Le Cmaj7 le plus large du lot.

Jouez les trois à la suite, lentement, pédale légère. Trois façons d'ouvrir le même accord, trois signatures.

Visualisez l'espacement de vos accords

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Une dernière chose. La question « fermée ou ouverte ? » ne se pose jamais accord par accord, mais phrase par phrase : où est la mélodie, qui tient le grave, quelle densité veut ce moment du morceau. Commencez fermé, ouvrez quand le registre ou l'émotion le réclame, et laissez la mélodie que vous harmonisez décider du reste. Vos accords n'ont pas besoin de plus de notes. Ils ont besoin de plus d'espace.