Enlevez la tierce d'un accord. Cette seule note, le Mi dans un Do majeur, c'est elle qui décide si l'accord est joyeux ou triste, majeur ou mineur. Retirez-la, mettez autre chose à la place, et l'accord se met à flotter. Il attend. Il ne dit plus oui ni non. C'est exactement ce que font les accords suspendus au piano, et c'est pour ça qu'on les retrouve aussi bien dans l'intro de Pinball Wizard des Who que dans tout un album de Herbie Hancock.
Le principe tient en une phrase. Un accord suspendu remplace la tierce par la note voisine : la quarte juste pour un sus4, la seconde majeure pour un sus2. Plus de tierce, plus de mode. L'oreille perd son repère, et ce vide est précisément la couleur recherchée.
Qu'est-ce qu'un accord suspendu au piano ?
Partons de l'accord de Do majeur : Do, Mi, Sol. Le Mi est la tierce. Pour fabriquer un Csus4, on le pousse d'un demi-ton vers le haut, jusqu'au Fa. L'accord devient Do, Fa, Sol. Pour un Csus2, on descend la tierce d'un ton entier jusqu'au Ré : Do, Ré, Sol. Dans les deux cas, plus aucune tierce. L'accord n'est ni majeur ni mineur, il est suspendu entre les deux.
Notez quelque chose d'amusant. Un Csus2 et un Gsus4 contiennent exactement les mêmes notes : Do, Ré, Sol. Le contexte décide du nom. C'est déjà le signe que ces accords sont des objets mobiles, qui changent de sens selon ce qu'il y a autour d'eux. La conduite des voix compte ici plus que l'étiquette.
Sus4 ou sus2 : quelle différence de couleur ?
Les deux enlèvent la tierce, mais ils ne racontent pas la même histoire. Le sus4 est tendu. La quarte frotte contre la quinte, l'accord pousse, il veut bouger. C'est l'accord des intros qui montent, des moments où la musique retient son souffle avant la libération. Pensez à l'accord d'ouverture de Free Fallin' de Tom Petty, ce balancement qui n'en finit pas de promettre la résolution.
Le sus2, lui, est calme. Ouvert. Presque résolu sur lui-même. La seconde au-dessus du fondamental crée une transparence, une lumière froide qu'on entend partout dans la pop des années 2000 et chez des pianistes comme George Winston. Là où le sus4 demande, le sus2 contemple. Si vous voulez une seule image à retenir : sus4 égale point d'interrogation, sus2 égale ligne d'horizon.
Astuce de clavier : gardez la même main, déplacez juste un doigt. Sur Do, Fa, Sol (Csus4), faites descendre le Fa d'un demi-ton vers Mi et vous tombez sur Do majeur. Faites descendre le Fa de deux demi-tons vers Ré et vous obtenez Csus2. Un seul doigt qui bouge, trois couleurs différentes. C'est le meilleur exercice pour entendre la suspension.
Comment résoudre, ou ne pas résoudre, un accord suspendu ?
La résolution classique vient de la musique d'église, d'où le terme vient d'ailleurs : la quarte était une dissonance "suspendue" qui devait retomber sur la tierce. Sur le clavier, ça donne le geste le plus satisfaisant qui soit. Gsus4 vers G7 : le Do descend vers le Si, un demi-ton, et tout l'accord se résout. Ce petit soupir mélodique, vous l'avez entendu mille fois sans le nommer.
Dans une grille de jazz, le sus4 se glisse naturellement dans un ii-V-I. Le D7sus partage des notes avec le Dm7 et avec le G7, il fait donc le pont parfait entre le ii et le V. Beaucoup de pianistes jouent le V entier comme un sus qui se résout sur sa propre dominante avant d'aller au I. Tension, demi-tension, repos.
Mais voici le tournant. Rien n'oblige un accord suspendu à se résoudre. À partir des années 1960, des pianistes ont décidé de le laisser pendre, indéfiniment, et d'en faire une couleur stable. C'est là que tout change.
Pourquoi le jazz modal a-t-il fait du 7sus une couleur à part entière ?
1965, Herbie Hancock enregistre Maiden Voyage. Le morceau-titre est presque entièrement bâti sur des accords 7sus qui ne se résolvent jamais : D7sus, F7sus, Eb7sus, F#7sus. Pas de tierce, pas de tension à libérer, juste des plaques sonores qui se succèdent comme des vagues. Le morceau évoque l'océan, et ce flottement, c'est exactement la suspension qu'on n'autorise plus à retomber.
Le secret de la couleur tient dans la façon de l'empiler. Au lieu de jouer Do, Fa, Sol bien serré, on étale les notes en quartes superposées. C'est l'harmonie quartale, et personne ne l'a poussée aussi loin que McCoy Tyner aux côtés de John Coltrane. Un voicing comme Mi, La, Ré empilé en quartes sonne ouvert, moderne, sans rien devoir à la gamme majeure. Le 7sus et le voicing quartal sont les deux faces de la même pièce.
Pour improviser dessus, oubliez les arpèges d'accord, il n'y a pas de tierce à viser. Le réflexe efficace : prendre la pentatonique mineure une quinte au-dessus du fondamental. Sur un D7sus, jouez la pentatonique de La mineur. Vous obtenez directement les couleurs quartales sans réfléchir, exactement la logique que poussait l'improvisation modale à la même époque.
Trois exercices pour intégrer les sus au clavier
La théorie ne sert à rien tant que les doigts ne l'ont pas comprise. Voici trois choses concrètes à travailler aujourd'hui, dans l'ordre.
- Le doigt qui bouge. Tenez Do, Fa, Sol main droite. Lentement, faites descendre le Fa vers Mi (résolution majeure), revenez au Fa, puis descendez jusqu'au Ré (sus2). Écoutez les trois états. Faites-le dans les douze tonalités en suivant le cycle des quintes.
- Le ii-V suspendu. En Do : jouez Dm7, puis G7sus, puis G7, puis Cmaj7. Le passage du G7sus au G7 (le Do qui tombe sur le Si) est le cœur de l'exercice. Quand il sonne fluide, supprimez le G7 et allez directement du G7sus au Cmaj7. Plus moderne, moins scolaire.
- Les vagues de Maiden Voyage. Empilez en quartes, main gauche sur la basse, main droite sur le voicing : D7sus puis F7sus, sans jamais résoudre. Laissez chaque accord respirer deux mesures. Vous entendrez tout de suite l'océan d'Hancock.
Travaillez ces trois patterns un quart d'heure et la suspension cesse d'être une notion pour devenir un réflexe sous les doigts. C'est exactement ce que des voicings rootless apportent ensuite : une fois la couleur dans l'oreille, on l'habille.
Entendre la suspension, pas seulement la lire
Téléchargez Harmonikeys pour pratiquer les accords sus4, sus2 et 7sus au piano, visualiser chaque voicing sur le clavier et entendre comment ils se relient.
Découvrir HarmonikeysUn dernier mot. Les accords suspendus sont la preuve qu'en musique, ce qu'on enlève compte autant que ce qu'on ajoute. Une tierce en moins, et voilà un accord qui ne prend plus parti, qui laisse la place à l'imagination de l'auditeur. La prochaine fois que vous butez sur une progression qui sonne trop sage, retirez une tierce. Vous serez surpris de ce qui flotte à sa place.