Il y a ce moment, sur un G7 juste avant le Do, où le pianiste que vous admirez fait sonner un truc mordant, un peu vénéneux, qui vous serre l'estomac une demi-seconde avant de tout relâcher sur l'accord de tonique. Cette morsure a un nom. C'est la gamme altérée, et elle n'a rien de mystique. Elle range simplement, dans une seule échelle de sept notes, toutes les tensions qu'une dominante peut porter.
La plupart des pianistes bloquent parce qu'on la leur présente à l'envers : par une formule d'intervalles imbuvable. On va faire l'inverse. Un raccourci d'abord, la théorie ensuite, et un plan pour la mettre sous les doigts dès ce soir.
Qu'est-ce que la gamme altérée au piano ?
Un accord de dominante peut accueillir quatre altérations : la b9, la #9, la #11 (autre nom de la b5) et la b13 (autre nom de la #5). Sur un accord noté 7alt, on demande au soliste de jouer ces couleurs-là plutôt que les tensions douces habituelles. La gamme altérée est l'échelle qui les contient toutes, d'un coup.
Prenons C7alt. Les notes de l'accord de base sont Do (fondamentale), Mi (tierce majeure) et Sib (septième mineure). Ce sont elles qui disent « je suis une dominante ». Autour, on empile les quatre altérations : Réb (b9), Mib (#9), Fa# (#11) et Sol# (b13). Mises bout à bout et remises dans l'ordre, ça donne : Do, Réb, Mib, Mi, Fa#, Sol#, Sib. Sept notes. Aucune n'est neutre : à part la fondamentale, la tierce et la septième, tout le reste est altéré. D'où le nom.
Détail d'écriture, pour les puristes : la Sib se note parfois La#, et le Mi comme un Fab. On les entend pareil au clavier. Ne vous laissez pas piéger par l'orthographe, écoutez les touches.
Le raccourci : la mélodique mineure un demi-ton au-dessus
Voilà l'astuce qui a débloqué des générations de jazzmen, et de loin la plus rapide à appliquer au piano. La gamme altérée est en réalité le septième mode de la gamme mélodique mineure ascendante. Traduction concrète : sur un accord X7alt, jouez tout simplement la mélodique mineure située un demi-ton au-dessus de la fondamentale.
Sur C7alt, la fondamentale est Do. Un demi-ton au-dessus : Réb. Donc jouez la mélodique mineure de Réb (Réb, Mib, Fab, Solb, Lab, Sib, Do) et vous obtenez, note pour note, la gamme altérée de Do. Vous ne réfléchissez plus aux quatre altérations une par une. Vous montez d'un demi-ton, vous jouez une gamme que vos mains connaissent déjà, et le tour est joué.
C'est aussi ce qui explique la parenté sonore entre la gamme altérée et deux autres échelles. Ses cinq premières notes sont celles d'une gamme diminuée demi-ton/ton, et ses cinq dernières celles d'une gamme par tons entiers. La gamme altérée, c'est un peu le point de rencontre des deux : le tranchant du diminué au départ, le flou de la gamme par tons à l'arrivée.
Pourquoi la gamme altérée sonne aussi tendue ?
Parce qu'elle refuse toutes les notes qui rassurent. Sur une dominante ordinaire, l'oreille attend une quinte juste (Sol sur C7) et une neuvième naturelle (Ré). La gamme altérée les supprime purement et simplement : pas de Sol, pas de Ré, pas de La. À la place, elle vous sert la b9 et la #9 collées à la fondamentale, la b5 et la #5 qui écartèlent la quinte dans les deux sens. Chaque note pousse vers l'accord suivant.
Et c'est exactement là son rôle. Une dominante altérée n'existe pas pour rester en place, elle existe pour résoudre. Le maximum de tension juste avant le maximum de repos. C'est la respiration de base du jazz tonal, et la substitution tritonique raconte la même histoire par un autre chemin : les deux enrichissent le même G7 qui veut retomber sur Do.
La gamme altérée dans un ii-V-I
Le terrain de jeu naturel de la gamme altérée, c'est le V d'un ii-V-I. Sur Dm7 - G7 - Cmaj7, on laisse le Dm7 tranquille (dorien), on éclaire le Cmaj7 en douceur (ionien ou lydien), et sur le G7 on charge : gamme altérée, c'est-à-dire Lab mélodique mineure. La ligne monte en pression sur le G7, puis se dénoue sur le Do.
Un conseil qui vaut de l'or : n'altérez pas tout, tout le temps. La gamme altérée tire sa force du contraste. Si vous jouez tendu du début à la fin, l'oreille s'habitue et la morsure disparaît. Réservez-la aux dominantes qui résolvent vraiment, et laissez respirer le reste.
Comment travailler la gamme altérée au clavier ?
La théorie tient en trois minutes. L'automatisme, en quelques semaines de travail patient. Voici l'ordre qui marche.
1. Par le raccourci, dans les douze tons. Ne mémorisez pas sept gammes altérées différentes. Mémorisez « un demi-ton au-dessus, mélodique mineure ». Jouez C7alt en pensant Réb mélodique mineure, puis F7alt en pensant Solb, et faites le tour via le cycle des quintes. Douze dominantes, un seul réflexe.
2. Main gauche qui pose l'accord, main droite qui explore. Posez un voicing de G7alt à la main gauche (par exemple Si, Fa, Lab, Réb), et déroulez la gamme altérée à la main droite. L'oreille apprend à associer le son du voicing à celui de la gamme. C'est ce lien qui fait qu'un jour la note juste tombe toute seule.
3. Résolvez, toujours. Ne travaillez jamais la gamme altérée en boucle sur elle-même. Travaillez-la en paire : deux temps de G7alt, puis résolution sur Do. Votre oreille doit entendre la tension partir vers le repos, sinon elle mémorise un son abstrait au lieu d'une fonction.
4. Volez des fragments, pas la gamme entière. Personne ne joue la gamme altérée de bas en haut dans un vrai solo. On en tire trois ou quatre notes, un petit motif, une chute. Écoutez Herbie Hancock ou Chick Corea sur une dominante : ce sont des éclats de gamme altérée, jamais la gamme récitée. La fiche encyclopédique sur la gamme altérée détaille les intervalles si vous voulez creuser la construction.
Voyez la gamme altérée s'allumer sur le clavier
HarmoniKeys affiche en temps réel les notes de la gamme et de l'accord sous vos doigts. Téléchargez HarmoniKeys pour pratiquer ces concepts au piano avec un retour visuel immédiat.
Ouvrir HarmoniKeysEt après la gamme altérée ?
Une fois qu'elle est sous les doigts, la gamme altérée change votre rapport aux dominantes : vous n'entendez plus un simple accord de passage, vous entendez un ressort tendu qui demande à se détendre. C'est le même réflexe d'oreille que vous cultivez en travaillant les accords altérés au piano, côté harmonie cette fois : la main gauche construit la tension que la main droite va décorer.
Le prolongement logique, c'est d'écouter. Mettez un standard, repérez chaque dominante qui résout, et demandez-vous si le pianiste altère ou pas. Vous entendrez que les grands ne le font pas toujours. Ils le gardent pour l'endroit où ça compte. C'est ça, le vrai sujet : pas savoir jouer la gamme altérée, mais savoir quand la lâcher.